Audrée Wilhelmy chez Grasset : entre thé, jonquilles et perversions

Audrée Wilhelmy - Les Sangs - Grasset - Paris - Copyright Agathe LaTuque 2015.

Swing la bacaisse dans l'fond d'la boîte à bois vous amène boire le thé rue des Saint-Pères à Paris avec la jeune écrivaine québécoise Audrée Wilhelmy. La carougeoise d'origine vient de voir son deuxième roman Les Sangs se faire publier chez Grasset

En l'espace de quelques tasses de thé, nous avons échangé simplement sur sa présence en France, ses romans, sa vie, ses inspirations et sa vision de Paris.

Partons à la découverte d'une Audrée Wilhelmy qui n'est pas seulement Les Sangs ou Oss, mais une écrivaine de la nouvelle génération à surveiller à travers tous ses styles et ses contrastes.

Audrée Wilhelmy chez Grasset : le avant & après

Après la publication d’Oss, tu es maintenant à Paris, chez Grasset avec ton deuxième roman, Les Sangs paru en 2013 chez Leméac ; comment te sens-tu ?
Extrêmement privilégiée. Je ne me suis jamais fait d’attente, ni au moment de la publication d’Oss, ni au moment de la publication de Les Sangs et encore moins au moment de la publication de Les Sangs en France. Finalement, je me retrouve avec beaucoup d’attention médiatique. Je suis surprise, mais je sais que ça ne veut pas dire nécessairement que les ventes vont suivre ou que ça va être la même chose pour le suivant.

Audrée Wilhelmy - Les Sangs - Grasset - Paris - Copyright Agathe LaTuque 2015.

Tu as écrit Oss et puis Les Sangs, ces deux ouvrages ont été écrits dans le cadre de tes études de deuxième et de troisième cycle. Les considères-tu comme des exercices académiques ou de vrais premiers romans à proprement parler ?
Oss, je ne l’ai jamais écrit comme un texte qui allait être publié. C’était un moment où je voulais travailler la forme. J’ai énormément travaillé sur Oss. Le livre a 70 pages, mais les manuscrits en compte 1300. J’ai des versions complètement différentes. Il y a des chapitres qui ont 25 ou 26 versions. Ç’a été beaucoup de travail, pas nécessairement scolaire. Disons que j’apprenais un métier, comme j’aurais pu apprendre le piano, la danse, la menuiserie : j’apprenais un art. Pas un art qui vient du génie comme on se plait à le dire, mais un art qui se travaille et se retravaille et se re-retravaille. Je ne peux donc pas dire que l’écriture de ces deux romans était un exercice académique, mais il y avait, assurément, une partie d’apprentissage. Par exemple, pour Les Sangs, je devais apprendre à faire parler des gens.
L’idée c’était vraiment d’écrire des voix narratives différentes, nombreuses, pour vraiment comprendre comment faire parler des personnages. Et pour le prochain, je travaille sur la question de la complexité des personnages. Dans Oss, on était près du conte, dans Les Sangs, les femmes incarnent une seule chose, un trait de caractère, un vice particulier. Dans le prochain, je veux vraiment travailler la question d’un être humain plus complexe. J’ai réduit le nombre de personnages pour tenter de les approfondir et de les complexifier. On s’éloigne donc du conte…
Je ne serai plus à l’université et je continuerai d’apprendre, mais je ne crois pas que c’est un apprentissage qui sera (ou a été) académique.

Tu viens d’un milieu équilibré à résonance judéo-chrétienne ; d’un milieu a priori idyllique. Les univers que tu crées sont truffés de passion, de violence, de fantasmes. Crois-tu que Les Sangs t’a permis de t’exorciser et de briser le conditionnement que tu avais reçu ?
Oui et non. Je pense que ça m’a permis de l’assumer, mais pas de le briser. Je ne ressens pas le besoin de me détacher du milieu d'où je viens. On a dit parfois, au Québec, que l’écriture de Les Sangs est une écriture bourgeoise. Peut-être que c’est vrai, même si je n’ai pas cette impression. Lorsque j’ai commencé à écrire, je me demandais comment je ferais, puisque j’ai été couvée, je suis très heureuse, je viens d’un milieu très sain. Je me disais « comment je vais faire pour réussir à écrire ? ». C’est mon directeur de maitrise qui m’a conseillé de me servir de ça pour aborder le monde sous un angle qu’une personne ayant vécu des choses dures ne pourrait pas avoir. C’est ce que je me suis efforcée de faire.
Tant pour Oss que pour Les Sangs, quelqu’un qui a vécu la violence, qui vient d’un milieu où il faut se battre, quelqu’un qui s’est fait violer ou qui vient d’un pays où la vie est difficile, n’aurait pas pu écrire ce texte-là. C’est un texte qui s’est construit dans l’ignorance complète de la violence vraie.

Comment en arrive-t-on à raconter des histoires de fées et puis maintenant des histoires de femmes ?
Je pense que durant ma vingtaine je suis devenue femme. J’ai beaucoup changé durant les trois années que ça m’a pris pour écrire Les sangs. J’ai l’impression que quand je vais arriver dans le prochain, là je vais être plus adulte, plus femme.
J’ai deux belles-filles, j’ai une vie qui est beaucoup plus complète, plus remplie de considérations adultes. Mais c’est pour ça pour tout le monde que je connais. Entre 22 et 28 ans, la vie change énormément. On construit son identité, on devient qui l’on doit être. À force de vivre, on vieillit, on devient femme. Mais je n’ai pas l’impression d’être arrivée à maturité avec Les Sangs. Probablement que je vais regarder le livre que je suis en train d’écrire dans 5 ans et je vais me dire la même chose. La vie nous fait toujours avancer.

Comment envisages-tu les relations hommes/femmes québécoises versus les relations hommes/femmes françaises, en vue de la réception de ton livre en France ?
Au Québec, le livre a été très bien accueilli et n’a pas du tout suscité le débat que j’imaginais qu'il allait susciter au départ. Il y a un mouvement féministe en recrudescence au Québec, mais je n’ai jamais eu l’impression que mon roman posait problème dans ce cadre-là. D’ailleurs, à ce sujet, j’étais plutôt soulagée, car je n’ai pas l’impression de représenter les femmes de manière négative dans Les Sangs. Pour moi, les personnages que je mets de l’avant ce sont des femmes qui suivent leurs pulsions, qui sont maîtresses de leur vie et qui contrôlent leur destin du début à la fin. L’un des enjeux de mon roman, c’est la question du droit qu’ont les femmes à vivre leur sexualité comme elles veulent. Évidemment, on est dans le conte. Si on ramenait les personnages dans un univers plus réaliste, on serait devant des femmes qui ont de sacrés problèmes, mais dans l’espace du conte et dans l’univers fantastique qui est celui de Les Sangs, elles sont libres de leurs vies. Elles sont beaucoup plus libres que leur mari, d’ailleurs. Bref, je n’avais pas l’impression d’écrire un roman antiféministe et, fort heureusement, au Québec, ça n’a pas été reçu ainsi.
Pour la France, j’ai l’impression qu’il y a certaines questions qui vont être plus abordées.
Au Québec, on n’a pas du tout associé ma personne au texte, on abordait le roman seul, en lui-même. Il y a ici un culte de l’auteur que l’on n’a pas vraiment au Québec.
Ce culte est assez amusant, puisque je ne ressemble pas du tout à l’image que l’on se fait d’une personne qui aurait écrit ce texte, ce qui ouvre aussi à une réflexion supplémentaire. Les journalistes étaient très étonnés de me rencontrer « moi » et non pas quelqu’un de plus trash que moi. Je détourne leurs attentes, c’est amusant.

Est-ce que tu penses que c’est acceptable, pour la femme, d’écrire ce genre de texte ?
Je ne vois pas pourquoi ce ne serait pas le cas ! Mais en ce qui concerne les normes françaises, je ne peux pas le dire, car je les connais trop peu. D’ailleurs, je m’en veux un peu de ne pas m’être posé ces questions avant de partir.

Audrée Wilhelmy - Les Sangs - Grasset - Paris - Copyright Agathe LaTuque 2015.

Peut-il y avoir épanouissement au sein d’une relation homme-femme ?
Pour moi, « moi », oui. Dans mon roman, tous les amours qui sont présentés sont extrêmement narcissiques. On s’aime soi-même à travers l’autre, à travers le regard que l’autre pose sur soi.

Quelles ont été tes inspirations pour l’écriture du roman Les Sangs ?
J’ai lu beaucoup d’autofictions féminines, comme L’amant de Duras, les livres de Nelly Arcan, d’Annie Ernaux, de Chrisitne Angot. J’avais besoin d’entendre d’autres voix de femmes pour trouver celles des personnages du texte et chacune trouve ses sources dans des écritures différentes.

Tu as eu les prix, la reconnaissance, comment envisages-tu ton prochain roman ?
Je m’efforce de rester libre des attentes des lecteurs, et de ne pas me concentrer là-dessus. Par exemple, le prochain roman ne parle pas de violence et, même si ça m’inquiète parce que beaucoup de gens ont aimé cet aspect-là, je dois poursuivre le travail dans cette voie, et faire un texte qui me plait et correspond à moi. 
C’est toujours difficile de travailler un texte quand il est attendu et qu’on a un lecteur en tête, mais il faut foncer pour éviter de faire cent fois le même texte. Évidemment, je veux aussi que ça marche bien. Et il y a toujours la petite voix, dans la tête, qui dit « Et si jamais personne n’aime celui-là ». Car il ne faut pas se leurrer, ça arrive tout le temps, une œuvre moins réussie. 
Alors je me dis que l’objectif est de progresser comme individu, comme auteure. Tant que je continue d’apprendre et d’avancer en écrivant, l’attention médiatique et une réception positive seront des éléments formidables, mais secondaires.

Quelles œuvres t’ont marquée ?
Duras je trouve ça magnifique. Tournier pour ce qu’il fait de l’adaptation des mythes et légendes qui nous habitent depuis des siècles. Le roi des Aulnes et aussi Gaspard, Melchior & Balthazar, sont en ce sens vraiment intéressants. Aussi Baricco pour ses premières œuvres et ses jeux avec la langue.
Il y a aussi Anne Hébert au Québec. Ses œuvres étaient d’une audace incroyable pour son époque. Et il y a un tel travail sur la langue.

On a plusieurs goûts en bouche lorsque l’on lit tes romans, autant l’amour, la passion, la violence que l’horreur ou la peur ; quel goût aimerais-tu qu’on ait en bouche à la fin de la lecture de Les Sangs ?
Ce que je veux, c’est confronter le lecteur à lui-même, à ses propres limites morales et à ses pulsions érotiques inavouées. Qu’est-ce qu’il juge acceptable et non acceptable ?
Je voudrais que les gens aient leur propre goût en bouche. C’est-à-dire que je voudrais que le texte soulève des questions personnelles. Ce n’est pas grave si c’est un goût piquant en bouche. Oui, ça peut donner des brûlements d’estomac pour une journée, mais si ça a permis de découvrir de nouvelles saveurs, pourquoi ne pas se risquer ?

Spontanément.

Ton Paris passion ?
Je suis très solitaire. Je dirais que c’est un lieu. Disons chez Mariage Frères. Celui sur la rue des Grands-Augustins. C’est vieux. Être seule là-bas et écrire.

Ton Paris violence ?
La question du rapport homme-femme, qui est très différente d’au Québec me déstabilise. Je ne l’ai pas vécue personnellement, directement, mais ça semble être différent et c’est un peu saisissant pour moi.

Ton Paris pervers ?
Moi qui écris des livres si pervers, je suis si peu perverse… Je ne sais pas. La seule idée qui me vient à l’esprit c’est le Moulin Rouge, et même pas le vrai : le film. Ce serait plus un Paris sensuel. J’aime beaucoup les magasins de beaux bas et de lingerie que l’on n’a pas à Montréal.

Ton Paris réel ?
Le Monoprix. Je trouve ça tellement plate comme endroit. Mais c’est le seul endroit où je peux aller faire mon épicerie, près de mon appartement.

Ton Paris imaginaire ?
Tout ce qui est Art nouveau. Quelle merveille ! J’ai été manger, il y a un an, au Bouillon Racine, et j’en suis encore toute émerveillée !  


Tiguidou ?


Agathe LaTuque

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