Interview - Le paysage DéPaysÉ de Serge Clément

Serge Clément. Bridge - Heidelberg 2014. Courtoisie de l'artiste.
Le photographe canadien Serge Clément est né à Valleyfield au Québec en 1950.

Il se consacre pleinement à la photographie qu'il veut urbaine, métaphysique, intime et humaniste depuis 1993.

Agathe LaTuque s'est entretenue avec l'artiste québécois dans le cadre de son exposition, Dépaysé, au Centre Culturel Canadien à Paris

Depuis plus de quarante ans, l'artiste effectue des séjours en France. Il est actuellement représenté, en France, par la Galerie Le Réverbère à Lyon.

Regards intimes sur la photographie, le territoire, la France et ses influences complexes et multiples.

Agathe LaTuque - Le Centre Culturel Canadien à Paris présente depuis le 13 novembre dernier une exposition rétrospective qui retrace au fil de cinquante œuvres vos quarante dernières années de carrière. Que représente cette rétrospective ?

Serge Clément - Il ne s’agit pas d’une rétrospective. En fait c’est plutôt le contraire. Nous sommes devant des inédits et non pas la célébration des images déjà connues-reconnues. 
Dépaysé est issu des images mises à l’écart durant ces années; des photographies qui débordaient des différents projets créés durant cette période. Il ne s’agit pas d’une somme, mais plutôt une révélation née de ces inédits.
Dépaysé parle du Québec d’aujourd’hui vu par la lorgnette d’un homme qui a circulé dans de nombreuses villes, sur plusieurs continents. Tout en étant constamment de retour au pays, les séjours à l’étranger et la rencontre de plusieurs autres cultures  laissent des traces inoubliables et créent une certaine distance par rapport au pays natal, à sa propre culture.

Voici une courte description de Dépaysé :
Palimpseste, il superpose monde urbain, monde rural, descriptif, introspectif, rétrospectif, sociologie et philosophie, dans un style photographique dense.

Dépaysé
40 ans de quête dans ces territoires de mon quotidien,
soudé à mes racines, car j’appartiens à l’urbain autant qu’aux lacs, au froid et à la solitude
une traversée des saisons de la vie
avec la conscience des douleurs, des trahisons
un regard sur un pays revendiqué, mais jamais assumé
sur une culture en sursis, industrialisé
avec la mémoire des rêves, des illusions

De plain-pied dans l’hiver de la vie
accepter d’être à jamais... DéPaysÉ


Agathe LaTuque - Dépaysement. Pouvez-nous nous raconter votre dépaysement à la française ? Quel lien avez-vous tissé avec la France au cours des années. Ce lien est-il plus apparent au dépaysement ou à la familiarité ?

Serge Clément - Entre la France et moi, il y a autant de proximité que de distance. Il y a une part de ma culture par ma langue et mon éducation où je sens une certaine proximité et simultanément en tant que nord-américain je suis à distance de certaines valeurs françaises; toute la question de l’hiérarchie sociale m’est totalement étrangère. 
Je viens en France depuis une quarantaine d’années. J’y ai de bons amis que j’ai souvent besoin de revoir. De plus j’ai aussi des liens d’affaires. J’ai eu besoin d’exporter mon travail photographique
Il y a dans mes travaux des enjeux, des questionnements que je nommerais surtout Européens par exemple une proximité avec la littérature, la poésie dans ma photographie. Ces enjeux appartiennent à des pratiques photographiques qui se retrouvent historiquement surtout en Europe et plus rarement en Amérique. Et s’il y a un intérêt pour mes travaux, c’est pour leur unicité certaine, dû à un vécu nord-américain assumé que j’amène à ces questionnements artistiques.


Agathe LaTuque - Urbanité. Votre travail vous a amené à travailler sur l’urbanité à de nombreuses reprises. Qu’a provoqué en vous, la rencontre avec la Ville de Paris ?

Serge Clément - Paris aura été significative surtout par les gens que j’y ai rencontré au début de ma carrière photographique ; je pense notamment à Christian Caujolle et Jean-Claude Lemagny pour leur compréhension si particulière de mes travaux. Par contre, je n’ai photographié que sporadiquement dans Paris, alors que sur le plan des images produites il n’y a rien de si singulier, quelques bonnes images sans plus. Je n’ai jamais voulu travailler particulièrement sur cette ville, ou j’ai toujours repoussé cette éventualité. Des villes comme Montréal, Berlin ou Hong Kong auront été beaucoup plus significatives dans mes recherches. Il y a un certain appel que je respecte et cela ne se commande pas uniquement par la rationalité.


Agathe LaTuque - Ruralité. Avez-vous eu certaines rencontres avec la ruralité française ? Quelles ont été vos impressions ?

Serge Clément - Je connais très peu le monde rural. Et c’est la même chose au Québec. Je ne sais rien de la ruralité française sinon que par des films. 
Je dois connaître les choses, les lieux pour les photographier. Je photographie principalement les villes, il y a là un espace qui me convient, qui me parle. 
Occasionnellement, en traversant des régions rurales, je m’arrête, je tente de saisir certains enjeux. Outre les milieux urbains, le seul autre lieu où j’ai photographié depuis plus de 30 ans c’est aux Îles-de-la-Madeleine. Ce n’est pas nécessairement rural c’est surtout marin.


Agathe LaTuque - Solitude. Les paysages français et québécois ont-ils parfois pour vous ce même goût de solitude ?

Serge Clément - Ils sont extrêmement différents. Les paysages québécois ont une « saveur » plus brute, plus naturelle, un espace plus vaste, plus ouvert, empreint d’un certain vide alors que le paysage français est entièrement construit, domestiqué, retravaillé par la main de l’homme.
Il y a une grande tradition photographique du paysage en France, en Europe, aux É.-U. et je ne retrouve rien de comparable au Canada; quelques photographes s’intéressent au territoire comme Normand Rajotte, Reno Salvail, Ernie Kruger (dans l’Ouest canadien)(sans vouloir être exhaustif).


Agathe LaTuque - Quels rapports entretenez-vous avec la photographie française ?

Serge Clément - Je ne crois pas qu’il y ait qu’une seule photographie française, elle est multiple, complexe; elle est Doisneau, Klein, Tahara, Plossu, Fleischer, Petremant, von Conta pour n’en nommer que quelques-uns. Ses champs d’expertise, d’analyse sont très diversifiés. On a tenté d’enfermer la photographie dans des définitions fermées, d’abord en terre américaine par nécessité impérialiste. Mais la photographie est sans frontière. La photographie est majoritairement au niveau de la rue, du peuple, elle est populaire.
J’ai une grande curiosité pour toutes les pratiques, toutes les explorations du photographique sans vraiment de limites territoriales; française oui tout autant qu’espagnole, anglaise, allemande, japonaise, chinoise ou encore africaine, asiatique et moyen-orientale…


Agathe LaTuque - Vous avez exposé à de nombreuses reprises à la Galerie Le Réverbère, pourriez-vous partager un souvenir lyonnais ?

Serge Clément - J’aime être à Lyon et j’adore aussi la porosité des villes, des cultures. J’aime retrouver un peu de Montréal à Lyon, en écoutant Martha Wainwright chanter Piaf  dans un spectacle à Lyon ou encore en rencontrant Charles Juliet, grand spécialiste de Becket et de Van Velde. Tout autant que de retrouver Lyon à Montréal dans une visite d’un musée ou de galeries d’art contemporain avec des amis lyonnais en séjour à Montréal ou d’entendre à Montréal le récit d’un ami collectionneur lyonnais qui vient de traverser l’océan Atlantique sur un bateau cargo en novembre.

Agathe LaTuque - Spontanément :

ALT - Obscurité ou Lumière ?
SC - Lumière et obscurité, une complémentarité essentielle.


ALT - Opacité ou Transparence ?
SC - Transparence : fusionnel et d’une gradation infinie.

ALT - Jeux de mots ou jeux de lumière ?
SC - Poésie de la lumière…

ALT - Homard de la Côte-Nord ou homard breton ?
SC - Homard frais, en saison, donc local.

ALT - Une soirée de solitude à Montréal ou à Paris ?
SC - La solitude est apatride, elle est Ferré et Ducharme, dans le cri et dans la disparition.

Serge Clément

Distribution des photographies en Europe par
VU, l’agence
17, boulevard Henri IV / 75004 Paris / France
Tél.: 01 53 01 85 81
www.agencevu.com


Dépaysé
Jusqu'au 23 janvier au Centre Culturel Canadien
7 rue de Constantine
75007
Paris

Commissariat : Catherine Bédard et Celina Lunsford 

Exposition co-produite par le Centre Culturel Canadien et le Fotographie Forum Frankfurt, la Galerie Simon Blais (Montréal) et la Galerie Le Réverbère (Lyon)

Le catalogue DéPaysÉ, publié par Kehrer Verlag, Heidelberg accompagne l’exposition.

Serge Clément, Charpente, Valleyfield, Québec, 1973 Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Galerie Le Réverbère, Lyon

Serge Clément, Colonnes, New York, Etats-Unis, 1998, Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Galerie Le Réverbère, Lyon

Serge Clément, Rosace, New York, Etats Unis, 1977 Avec l’aimable autorisation de l’artiste et de la Galerie Le Réverbère, Lyon

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Agathe LaTuque

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